Exposition trop commerciale? Le mystère Cléopâtre

Cléopâtre fait partie de ces figures que l’on croit connaître avant même de les avoir vraiment rencontrées. Son nom convoque aussitôt des images bien précises : luxe, séduction, glamour, exotisme. Un imaginaire collectif saturé de clichés, nourri par le cinéma, la publicité et la culture populaire. Alors, lorsqu’une exposition lui est consacrée, la question se pose presque naturellement : s’agit-il d’un projet culturel sérieux ou d’une énième exploitation commerciale d’un mythe rentable ?

/

C’est avec cette méfiance que j’ai abordé l’exposition Cléopâtre. Je l’avais déjà visitée une première fois en août, dans de mauvaises conditions. Pressée, fatiguée, peu disponible, j’en étais ressortie sans réel avis, ni véritable émotion. Cette seconde visite, faite avec la team Rencart, Malo et ma petite sœur, m’a permis de regarder l’exposition autrement, avec plus de temps, plus d’attention, et surtout plus de recul.

Et très vite, une surprise. Loin de l’exposition spectaculaire et superficielle que je redoutais, le parcours propose un regard nuancé et intelligent. Oui, Cléopâtre est une figure populaire. Oui, elle a été surexploitée. Mais ici, l’exposition ne s’arrête pas à l’image. Elle la questionne.

La première partie s’ancre volontairement dans l’histoire. À partir de sources rares mais précieuses, pièces de monnaie, papyrus, traces archéologiques, l’exposition redonne une existence tangible à Cléopâtre VII Philopator. On y découvre une femme politique avant d’être un mythe. Dernière souveraine de la dynastie ptolémaïque, elle gouverne un royaume sous tension, entre indépendance fragile et domination romaine. Fine stratège, elle mène des réformes, assure la stabilité économique et maintient la paix pendant près de vingt ans. Une cheffe d’État à part entière, loin de l’image réductrice de la reine séductrice.

Puis vient le basculement. La défaite d’Actium, le suicide de Cléopâtre, et surtout la naissance de la légende. Les auteurs romains, dans un contexte de propagande politique, façonnent une image volontairement dégradante de la reine. Femme dangereuse, étrangère, manipulatrice. Une figure qui cristallise les peurs d’un pouvoir romain profondément misogyne. Cette vision biaisée s’impose durablement et traverse les siècles.

C’est sans doute dans sa deuxième partie que l’exposition devient la plus intéressante. Là où l’on pourrait craindre une surenchère visuelle ou un excès de références pop, le propos reste maîtrisé. Le cinéma, l’art, la mode et la publicité sont convoqués non pour glorifier le mythe, mais pour montrer comment il s’est construit, transformé, déformé. De Liz Taylor aux affiches contemporaines, Cléopâtre devient un produit culturel, une image consommable, parfois vidée de sa substance historique.

Mais l’exposition ne s’arrête pas à ce constat. Elle montre aussi comment Cléopâtre a été réappropriée. Figure de résistance en Égypte, icône d’émancipation pour les mouvements féministes, symbole de puissance pour certaines luttes identitaires, elle continue d’être relue à l’aune des combats contemporains. Cléopâtre devient alors un miroir. De nos fantasmes, mais aussi de nos aspirations.

Alors, exposition trop commerciale ?
La réponse n’est pas si simple. Oui, Cléopâtre est une figure populaire. Oui, son nom attire. Mais cette exposition a le mérite de ne pas s’en contenter. Elle utilise cette attractivité comme un point d’entrée, pour mieux déconstruire, contextualiser et questionner notre rapport aux figures féminines de pouvoir.

Ce que l’on retient, en sortant, ce n’est pas seulement une image, mais une réflexion. Sur l’histoire, sur la fabrication des mythes, et sur la manière dont certaines femmes continuent, encore aujourd’hui, à être réduites à des clichés.

Et c’est précisément là que réside la réussite de cette exposition. Elle ne cherche pas à résoudre le mystère de Cléopâtre. Elle nous invite à l’interroger.